Militer ça donne des forces

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Un article paru le 17 avril 2015 sur le site “Terrains de lutte

À partir d’une enquête de terrain réalisée au sein d’une organisation de lutte contre le chômage, « Agir ensemble contre le chômage » (AC !), Valérie Cohen analyse, dans cet article[1] paru dans la revue Travail et Emploi, le potentiel transformateur et intégrateur de l’action collective des chômeurs, notamment pour ceux qui sont éloignés depuis plusieurs années du marché de l’emploi et ne disposent pas de socialisation militante. Si la participation à un collectif de chômeurs a pu être appréhendée comme un risque d’enfermement dans la condition de chômeur, l’enquête souligne qu’elle peut aussi se présenter comme un moyen de la modifier temporairement, du moins dans certains contextes. Ce processus repose sur des modes d’action qui renversent le stigmate. Il dépend plus largement du travail accompli dans ces univers militants qui s’accompagne de dynamiques de valorisation et d’affirmation de soi, pouvant parfois conduire à un redéploiement des trajectoires sociales et professionnelles.

Des procédés de valorisation et d’affirmation par le travail militant

[…] c’est par le travail réalisé dans la mobilisation que l’on observe une transformation, sinon de la condition de chômeur, du moins de l’expérience du chômage. Comment celle-ci s’opère-t-elle au regard de la division du travail militant ? Dans quelles mesures est-elle liée aux prestiges des activités, au statut qu’elles procurent, ou au fait même de participer à un collectif ?

Les formes de valorisation apparaissent clairement pour ceux qui ont occupé des postes considérés comme prestigieux au sein de la lutte, associés à des responsabilités spécifiques leur procurant une forte visibilité[2]. En devenant responsables de collectifs, de commissions, de lieux occupés, ces chômeurs, le plus souvent des hommes qui disposent de compétences militantes, sont alors largement impliqués dans ces activités qu’ils définissent comme un travail, lequel modifie leur statut de chômeur.

[…] la reconnaissance a principalement lieu dans l’univers militant, où ils deviennent des personnes attendues, respectées, écoutées. Au-delà d’une activité retrouvée qui se substitue à l’emploi salarié, c’est le sentiment d’être utile à la lutte et la reconnaissance de cette utilité par les autres qui constitue la principale dynamique de valorisation. Néanmoins, sur le long terme, un tel positionnement s’apparente à un « piège » car les responsabilités de ces chômeurs compromettent, dans le même temps, leurs possibilités de sortir de cette condition, c’est-à-dire de retourner sur le marché de l’emploi. Cette dynamique s’affaiblit également lors des phases de démobilisation, durant lesquelles ces militants sont alors essentiellement sollicités pour accomplir de nombreuses démarches administratives au profit de ceux qui, étant les plus démunis en ressources, sont les moins armés pour faire face aux processus de précarisation. Ces tâches sont vécues comme ennuyeuses dans la mesure où elles sont assimilées à une « une gestion de la misère », qui éloigne des objectifs pour lesquels ils se sont engagés.

Les possibilités de modifier leur condition peuvent également, du moins pour certaines catégories d’acteurs, reposer sur des tâches subalternes, d’ordinaire peu valorisées dans l’univers militant, telles que la tenue des permanences, l’accueil et, plus encore, le travail domestique. Ces activités se développent dans les contextes d’intenses mobilisations, notamment lorsque les occupations se multiplient et s’inscrivent dans la durée, si bien que les locaux occupés deviennent à la fois des bases de lutte et de vie. Les tâches relatives à la gestion du quotidien (établir la liste des courses, acheter les produits, préparer à manger, mettre la table, débarrasser, faire la vaisselle, faire l’inventaire), bien qu’elles occupent une large partie du temps, ne sont pas reconnues dans l’univers militant[3] et peuvent de ce fait difficilement procurer un statut de substitution. Elles ne sont pas pour autant dégradantes ou dévalorisantes en raison de leurs dimensions intégratrices[4] et socialisatrices pour les personnes qui en ont la charge, le plus souvent des femmes qui n’ont pas d’expérience militante. Ainsi, la préparation du repas, qui devient une activité quotidienne lors des occupations prolongées, est faite à plusieurs, mais en comité restreint, et occasionne généralement de nombreux échanges. La cuisine constitue alors un lieu de passage pour tous ceux qui n’ont pas d’occupation spécifique. La parole y est souvent plus libre que durant les AG, et il apparaît parfois plus facile aux moins militants de s’exprimer et d’être entendus en préparant un repas qu’en attendant leur tour de parole dans les réunions plus formelles.

Ces marges du travail militant se présentent comme une voie privilégiée pour certains chômeurs, et surtout chômeuses, de prendre part à la lutte. Elles permettent d’abord de construire des liens et produisent un sentiment d’appartenance collective. Ensuite, elles font office de point de départ d’une participation qui s’affirme et se déploie dans des activités à la fois plus diversifiées et plus marquées politiquement, telles que les occupations, les réquisitions ou le travail au sein de commissions thématiques. Cet accès à la mobilisation peut alors devenir un moyen de se valoriser et de s’affirmer qui doit beaucoup au caractère inédit de cette expérience collective, en rupture avec la vie ordinaire, au fait de « faire des choses qu’on ne pensait pas pouvoir faire[5] », au regard de la condition infériorisée de chômeur et pour les femmes, de leur assignation prioritaire à la sphère privée. C’est en effet en s’intéressant aux positions que ces personnes occupent à l’extérieur des collectifs que l’on saisit dans quelle mesure les tâches qu’elles remplissent, tout en étant positionnées aux marges du mouvement, leur permettent de quitter temporairement une forme d’enfermement. Enfin, ces pratiques les conduisent également à se penser autrement. On serait tenté de dire qu’elles participent d’un processus de « révélation de soi », au principe de l’action politique.[6]

Trajectoires ordinaires et expériences inattendues

Ces dynamiques apparaissent de manière exemplaire dans les trajectoires et les discours de deux femmes, Julie et Françoise[7], toutes deux mères de famille et âgées d’une quarantaine d’années, qui s’inscrivent dans un collectif durant la série d’actions du mois de décembre 1997.
Faiblement diplômées (certificat d’étude et CAP), elles se retrouvent au chômage après des contrats précaires, en restauration scolaire pour l’une et comme auxiliaire de vie pour l’autre, et soulignent leurs difficultés à retrouver du travail en raison, notamment, de leurs charges familiales. Le manque de ressources, l’isolement, l’absence de soutien et de perspective les plongent dans un profond désarroi. Julie qui, suite au départ de son mari, vit seule avec ses enfants, explique qu’elle était « très mal » et qu’elle s’était « mise à boire » avant de rejoindre les collectifs. Quant à Françoise, elle nous raconte qu’elle prenait « beaucoup de valium », qu’elle passait ses journées à regarder la télévision, et confie qu’elle avait le sentiment de ne plus savoir comment s’occuper de ses enfants, et supportait difficilement un mari qui lui reprochait d’être seul à nourrir la famille.

Après avoir entendu parler d’une manifestation devant défiler au pied de son immeuble, Françoise décide de sortir de chez elle avec sa fille aînée (âgée de 14 ans). Elle participe ainsi à son premier défilé, puis à sa première assemblée générale, qui la « refroidit », car « c’étaient tous des grands syndicalistes [….] mais en même temps, y’avait pas que des grosses têtes, y’avait des gens, des gens sur qui aujourd’hui je peux compter. On a parlé, ça faisait longtemps que j’avais pas autant parlé parce que j’ai l’habitude de dire que je suis morte socialement ». Elle se rend ensuite aux rendez-vous suivants : « En janvier, c’était tout le temps qu’il y avait des choses à faire. » C’est, pour sa part, par l’intermédiaire d’une voisine que Julie participe, en décembre, à sa première occupation d’Assedic « pour toucher la prime ».
Toutes deux s’inscrivent progressivement dans les collectifs de chômeurs en lutte, implantés dans des locaux occupés, rebaptisés « Maison du peuple » ou « Maison des chômeurs ». Elles y passent alors la plupart de leur temps et prennent notamment en charge des activités de gestion domestique des lieux. Pendant plusieurs semaines, Julie participe à la préparation du repas, se plaît à y venir chaque jour au point de souhaiter y habiter avec ses enfants : « C’était un peu comme une vraie vie de famille. » Elle explique ainsi :

« Moi, j’étais bien à la Maison des chômeurs, c’est moi qui faisais la cuisine. J’essayais de faire des plats différents ; une fois, j’ai même fait du boudin antillais […]. Tous les midis, je faisais à manger, et l’après-midi, je faisais l’inventaire pour savoir ce qu’il fallait pour le lendemain, ce qui manquait, ce genre de choses. J’ai aussi organisé un bal avec 2 800 F de chiffre d’affaire à l’entrée. J’avais décoré la salle, fait des guirlandes. Après, j’ai voulu ouvrir une association et l’appeler “Coup de pouce chômeurs”. […] Je voulais faire un dépôt-vente aussi. C’était bien. Je voulais faire plein de choses. C’était vraiment bien et moi, ça m’a permis de connaître ma personnalité, de me rendre compte que j’étais pas si nulle que ça. Parce que, avant, je croyais que j’étais nulle, que j’avais rien dans la tête. Et avec le mouvement, j’ai pris conscience que j’avais des capacités. Parce que là, j’ai fait des choses que je pensais pas pouvoir faire avant. »

De son côté, Françoise finit également par s’approprier le lieu occupé, prend part à l’organisation des repas et parvient à « s’exprimer ». Outre les tâches domestiques, Françoise, à l’instar de Julie, entreprend des activités orientées directement vers les chômeurs. Considérant qu’il est indispensable de s’adresser aux chômeurs non mobilisés, elle est alors, dans son quartier, à l’initiative de rassemblements informels qui s’apparentent à un véritable travail de mobilisation :

« Il faut avoir des chiens, parce qu’à l’heure où l’on promène les chiens, y’a énormément de gens. Nous, c’est parti comme ça, sur la digue à côté de chez moi. On est une trentaine à parler du chômage le soir. On fait nos AG [rires]. C’est mieux qu’ici [lieu occupé] parce qu’on se prend pas la tête, y’a pas de président. J’ai mes badges AC !. Alors les gens me demandent : “Qu’est-ce que vous avez fait aujourd’hui ?” Je raconte. Je file les tracts. »[8]

(Extraits d’entretiens réalisés en février et mars 1998.)

Les processus de valorisation et d’affirmation en jeu transparaissent également dans la manière dont ces femmes, suite à leur engagement, se repositionnent par rapport aux hommes. […] Son implication [celle de Françoise] dans la lutte collective a provoqué des conflits avec son mari ; sa place dans « le mouvement », c’est-à-dire dans un espace public où les femmes sont généralement illégitimes, supposait de renégocier sa place dans la sphère privée. Et c’est en cherchant à exister en dehors du foyer qu’elle s’est progressivement révoltée contre les rôles qui lui étaient assignés. Elle explique ainsi :

« Mon mari, c’est comme tous les bonhommes, si on n’est pas à ses pieds, il n’est pas content. Mais pendant vingt-cinq ans, j’ai été à ses pieds. Pendant vingt-cinq ans, je leur ai tout donné, j’ai jamais eu une minute à moi. Au bout d’un moment, y’en a marre, parce que, quand tu passes autant de temps derrière un balai, au bout d’un moment, t’es considérée comme la bonne. Et ça, y’en a marre. Ce que je voudrais maintenant, c’est m’affirmer en tant qu’individu, en tant que femme. Je dis, ça passe par le mouvement, mais ça aurait pu passer par autre chose. Mais, c’est quand même le mouvement, au départ, qui a fait le déclic. Quand j’ai commencé à plus être là le soir, à aller aux AG, c’était : “Oui, t’es pas là le soir, on est tout seul.” À l’âge qu’il a quand même ! Mon mari, il a 55 ans, s’il est pas capable de se débrouiller tout seul… C’est là qu’il y a eu le déclic. »
(Extraits d’entretiens réalisés en février et mars 1998.)

Photothèque Rouge/JMB

[…]

S’il est difficile d’apprécier ce qu’il subsiste, sur le long terme, de cette expérience pour les acteurs qui y étaient engagés, on peut néanmoins affirmer qu’elle ne consiste pas en une inévitable « chômeurisation ». À certaines conditions et dans certains contextes, favorables à l’inscription dans un groupe militant, la participation à un collectif de chômeurs peut ainsi donner lieu à des processus d’inversion du stigmate, de valorisation et d’affirmation de soi, transformant, ne serait-ce que temporairement, la condition de chômeur et l’expérience qui lui est associée. Ces dynamiques sont enclenchées par des modes d’actions spécifiques et par le travail réalisé par les chômeurs, qu’il soit situé au centre ou en marge des mobilisations, pouvant alors servir de socle à un éventuel redéploiement des trajectoires sociales et professionnelles. Si le retour à l’emploi demeure la seule option pour quitter cette condition et le principal horizon orientant les trajectoires, il n’en reste pas moins que la mobilisation offre des dimensions que seul le travail salarié est supposé fournir : liens sociaux, sens, utilité, reconnaissance, légitimité. Sous cet angle, tout en étant traversés et structurés par des rapports sociaux, les collectifs apparaissent comme des lieux de socialisation et d’intégration.

Valérie Cohen

La revue Travail et Emploi a récemment publié deux numéros spéciaux portant sur l’expérience e des restructurations. Le numéro 137 porte plus particulièrement sur les mobilisations face aux restructurations, et le numéro 138 sur l’expérience de ces restructurations et de leurs suites.

Une journée d’études a été organisée par le Centre Maurice Halbwachs, le MAGE et la revue Travail et Emploi le 10 décembre 2014 en Sorbonne pour présenter quelques uns des articles de ces deux numéros. Les vidéos de l’ensemble des interventions sont disponibles ici.

[1] Cohen Valérie, «  ‪« Militer ça donne des forces. » ‪  », Travail et emploi 2/2014 (n° 138) , p. 117-128

[2] On se réfère ici aux enquêtés composant le premier pôle de notre corpus (cf. encadré 2 dans la version intégrale de l’article)

[3] Dunezat X. (2004), Chômage et action collective. Luttes dans la lutte. Mouvements de chômeurs et chômeuses de 1997-1998 en Bretagne et rapports sociaux de sexe, Thèse de sociologie, Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.

[4]  Si Xavier Dunezat s’attache plus spécifiquement à rendre compte des processus de domination qui sont actualisés dans les univers militants, il souligne également certaines dimensions intégratrices à l’œuvre, à partir d’une expérience spécifique du travail militant qu’il nomme « travail collectif » Dunezat X. (2010), « Organisation du travail militant, luttes internes et dynamiques identitaires : le cas des “mouvements de chômeurs” », in Surdez M., Voegtli M., Voutat B. (dir.), Identifier – s’identifier. À propos des identités politiques, Lausanne, éditions Antipodes, pp. 155-175.

[5]  On retrouve des propos similaires dans les témoignages d’ouvrières au chômage (les « ex-CIP ») qui, en 1975, après la cessation d’activité de l’usine vont entamer une occupation de dix-huit mois et continuer à produire des chemises : « On a fait des choses qu’on aurait jamais pu imaginer », in Borzeix A., Maruani M. (1982), Le temps des chemises. La grève qu’elles gardent au cœur, Paris, Syros, p. 99

[6]  On se réfère ici aux catégories identifiées (le travail, l’œuvre, l’action) par Hannah Arendt, pour laquelle, l’action dans l’espace public, associée à la parole se caractérise par la possibilité de révéler activement aux hommes leur singularité, les conduisant ainsi à faire leur apparition dans le monde. Arendt H. (1961), La condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Levy.

[7] Elles se rapportent au deuxième pôle de notre corpus (cf. encadré 2 dans la version intégrale de l’article).

[8] Entretiens réalisés en février et mars 1998

Source “Terrains de lutte

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